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La gestion de conflit appliquée à l’institution militaire : le regard d’un Commandant de sous-marin

 

M. le Capitaine de Vaisseau Hervé Le Gall, Commandant de sous-marin a accepté de répondre à quelques questions sur la gestion du conflit. Il interviendra comme témoin à la journée MAS sur "La gestion des conflits" qui se tiendra le 24 mars 2016. Il nous apporte son expérience et son regard sur sa gestion du conflit en situation opérationnelle en mer.

FB : Comment reconnaitre un conflit pour mieux en trouver l’issue ?
HLG : Il faudrait d’abord mieux définir ce qu’est un conflit. De mon point de vue, un conflit est l’aboutissement ultime d’une problématique non résolue par le débat ou la négociation. Un conflit provoque un dysfonctionnement de l’équipe. Je propose de reformuler la question : comment reconnaitre qu’il y a nécessité à débattre pour éviter d’en arriver au conflit ?
 
• Il faut avoir une structure de recueil et de remontée d’information pertinente. L’institution militaire a mis en place des outils de concertation efficaces. Sur un sous-marin, outre la promiscuité qui facilite naturellement l’échange, c’est le rôle des présidents de catégories élus par leurs pairs.
• Il faut ensuite vérifier que la problématique remontée est réellement susceptible de conduire au conflit. Est-elle partagée ou plutôt l’expression d’un individu isolé ? Ce n’est pas toujours évident à détecter et, par expérience, la deuxième possibilité est la plus courante. Dans ce cas, mettre la problématique "sur la table" peut s’avérer contre-productive, particulièrement dans un univers clos propice aux effets d’entrainements.
• S’il doit y avoir débat, les recettes sont celles du management, du moins tant que les solutions ne remettent pas en cause la mission. A ce titre, il faut bien être persuadé que le monde militaire emprunte largement aux méthodes de management pour lesquelles les officiers reçoivent des enseignements spécifiques. L’image du commandement militaire "ordre exécution" est dépassée. Il faut savoir convaincre, susciter l’adhésion, accepter la négociation et savoir ménager des portes de sortie. En cas de blocage, il est possible de se mettre d’accord pour temporiser la recherche d’une solution jusqu’au retour à quai car chacun comprend en général que l’intérêt supérieur de la réussite de la mission commande.

FB : Un conflit peut-il s’avérer constructif ?
HLG : La question est sans doute pertinente pour une entreprise mais peu adaptée au contexte d’une activité opérationnelle qui exige que l’équipe soit réactive et unie pour être efficace dans l’action. Aurait-elle un sens pour une équipe de football sur le terrain ?
Je montrerai avec un exemple concret comment un sous-marin est passé à côté de la catastrophe à cause d’une équipe qui n’a pas fonctionné ; il ne s’agira pas à proprement parler d’un conflit mais d’un excès de confiance dans une individualité trop charismatique qui a eu pour effet de lever tous les gardes fous.
 
FB : La responsabilisation, meilleure prévention du conflit ? Quelle posture ou quelles ressources peut utiliser un dirigeant pour faire face à un conflit ?
HLG : Sur un sous-marin, outre les considérations évoquées au 1er paragraphe, la prévention des conflits repose sur :
- une spécificité militaire : l’effacement des individualités au profit de l’équipe pour accomplir une mission opérationnelle sous le commandement d’un chef, le commandement se distinguant du management essentiellement par l’acceptation du sacrifice suprême. Sans aller jusqu’à cet extrême, il existe sur les sous-marins une réelle "union sacrée" et une fierté d’accomplir la mission. On peut parler d’une appropriation individuelle de la mission par chacun des membres d’équipages. Confronté à une situation médicale préoccupante, j’ai repoussé au maximum une évacuation sanitaire pour préserver la mission et la discrétion du sous-marin. Si l’équipage a manifesté son émotion, j’ai pu expliquer, convaincre et susciter l’adhésion ; je doute que cela eut été possible dans un contexte "civil" ;
- une organisation d’équipe dans laquelle chacun a sa place et ses responsabilités, du commandant au simple matelot. A titre d’illustration, le matelot qui part pour la première fois à la mer tient la barre et porte une part essentielle de la sécurité du navire en cas de défaillance des systèmes automatiques ;
- une attention constante portée à l’individu pour qu’il s’intègre au mieux dans l’équipe :
  • encouragement permanent à la formation interne pour acquérir des qualifications supérieures
  • préservation du lien familial via des messages courts transmis par les familles à la mer (familigrammes)
  • interdiction de diffuser de mauvaises nouvelles en provenance des familles
  • identification des fragilités médicales et psychologiques avant départ en mer
- l’auto discipline de l’équipage. Ce n’est pas nécessairement le commandant qui gère les conflits naissants. Les présidents de catégories s’en occupent à leur niveau, souvent avec le concours du personnel médical. L’information remonte généralement vers le haut "pour information".

 

 Interview réalisée par Florence Beneventi, responsable de projets EN3S.